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Françis Palombi : "L'État devrait calculer ses aides en fonction du préjudice réel de chaque commerçant, et non pas de ses propres normes, délais et seuils"

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Françis Palombi : 'L'État devrait calculer ses aides en fonction du préjudice réel de chaque commerçant, et non pas de ses propres normes, délais et seuils'

Francis Palombi, président de la Confédération des commerçants de France, ne jette pas la pierre aux services de Bercy. Mais les plans d'aide, mis en place depuis le premier confinement, restent tout de même, selon lui, empreints de trop de lourdeurs administratives.

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Depuis le début de la crise de la Covid, le gouvernement communique beaucoup à l'attention du monde de l'économie. Mais est-ce suivi d'effets ?

Francis Palombi : Oui, franchement on ne peut pas prétendre que nous sommes laissés à notre sort : les représentants des commerçants, dont je suis, restent en contact très régulièrement avec les services de l'état. Je viens, par exemple, de participer à un webinaire avec le ministère des petites et moyennes entreprises, pour faire le point sur les aides. Mais la complexité des normes d'attribution des aides, et par conséquent leur lenteur, sont un problème réel.

Et avec la longueur de la crise, on sent que la colère des commerçants monte, d'autant qu'il y a des trous dans la raquette.

Quel est le secteur le plus en crise actuellement ?

Sans conteste, celui de l'équipement de la personne : les magasins de vêtements, les maroquineries, les boutiques de lingerie... car depuis un an, ce furent souvent les premiers à fermer par décision administrative, parce que considérés comme "non-essentiels". Ce qui ne fait qu'exacerber la concurrence que ces secteurs connaissent déjà depuis une dizaine d'années de la part de la vente en ligne. Le gros problème est que ces métiers fonctionnent avec beaucoup de stocks, et des stocks à rotation lente : à l'inverse des métiers de l'alimentation, dont le stock est en roulement permanent, celui du secteur de la mode ne se renouvelle, dans certaines boutiques, que deux fois par an.


Or, quand les magasins sont fermés, le temps n'est pas suspendu : ces stocks se démodent, et deviennent donc invendables ! Et si l'on ajoute le fait que les dernières périodes de soldes n'ont pas vraiment permis d'écouler les invendus, en raison du marasme général, vous comprendrez que ces commerçants se retrouvent avec beaucoup de marchandises sur les bras, et cette problématique n'est que peu prise en compte par l'État.

Il y a pourtant des aides...

Oui, mais insuffisantes ! Sans compter qu'elles sont décernées entreprise par entreprise, et non site par site. Par conséquent, un commerçant qui posséderait une demi-douzaine de magasins, mais regroupés dans la même entreprise du point de vue administratif, ne pourra pas recevoir davantage que son voisin qui n'a qu'une seule boutique ! Alors qu'évidemment, ses pertes sont plus importantes. Selon Bercy, cette règle de calcul est imposée par la réglementation européenne, et y changer quoi que ce soit prendrait quatre à six mois...

Comment s'annonce la période printemps-été ?

En avril-mai, les commerces ont reçu les marchandises correspondant à cette période. Ils ont rapidement dû commencer à les payer. Ce qui a produit un effet de ciseaux dévastateur du point de vue des comptes, puisque les points de vente étaient encore fermés. Et les ventes numériques, ou le click-and-collect, sont loin de compenser la fermeture des boutiques physiques.


C'est pourquoi, nous avons toujours milité pour une réouverture la plus rapide possible. D'autant que nous savons, dans nos établissements, accueillir le public dans le respect des normes sanitaires ! À côté de ça, les grandes compagnies de commerce virtuel, qui nous taillaient des croupières depuis déjà quelques années, ont eu le vent en poupe. Nous n'avions pas besoin de ça.

Le problème est que la législation les favorise : quand vous êtes une grande multinationale qui ouvre un entrepôt en France pour expédier les ventes réalisées sur internet, vous n'êtes pas soumis aux mêmes demandes d'autorisation ni aux mêmes taxes que si vous désiriez ouvrir par exemple un supermarché de même superficie...

Comment jugez-vous le système d'aides accordées jusqu'ici ?

Ces aides sont parfois tardives, et pas toujours adaptées aux besoins. Ainsi, imaginez un commerçant qui, courageusement, aurait commencé son activité ces derniers mois. Il n'a donc pas de chiffre d'affaires en année pleine et normale, sur la base duquel les aides pourront être calculées. C'est un des trous de la raquette dont je parlais.

Et du côté du montant des aides ?

Il a beaucoup varié. En mars 2020, c'était 1 500 euros par mois. Au deuxième confinement, ça a été porté à 10 000 euros par mois maximum, donc une nette amélioration. Ou bien jusqu'à 20 % du CA dans la limite de 200 k euros. Tout cela pour aider les magasins fermés par décision gouvernementale. L'ennui, c'est que ceux qui sont restés ouverts peuvent avoir subi une nette baisse d'activité eux aussi.

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Pour ceux-là, il faut une perte d'au moins 50 % du chiffre d'affaires pour être pris en charge. C'est un autre trou dans la raquette : il y a un effet de seuil beaucoup trop brutal. Car imaginez un commerce qui aurait perdu 45 % de son CA : il est en très mauvaise posture, et pourtant il n'aura droit à rien ! C'est pourquoi nous militons pour une modification du système de prise en compte de la baisse d'activité, plus progressif. Ou au moins que ce seuil de 50 % soit ramené à 35 ou 40 %.

Y a-t-il tout de même des secteurs qui s'en sortent bien ?

Oui, les petits commerces de bouche. Certes, ils peuvent souffrir un peu du marasme général, mais globalement on pense qu'il y a une certaine désaffection des très grandes surfaces, qui compense. La clientèle a moins envie de se rendre dans les grands centres commerciaux où elle va côtoyer des centaines de gens, et elle se rabat sur les boutiques de centre-ville. Sachant que la norme qui nous a été imposée, de huit mètres carrés par personne dans chaque magasin, est tout de même assez sévère pour garantir la sécurité des clients.

Et puis il y a aussi les commerces de plein air : nous sommes très satisfaits d'avoir réussi à obtenir le maintien des marchés, alors que souvenez-vous, ce n'était pas évident lors des débuts de la crise. En revanche, il y a des secteurs qui, même en dehors des périodes de fermeture administrative, souffrent beaucoup, comme tous ceux liés au tourisme : avec l'arrêt des voyages internationaux, la bagagerie, la maroquinerie, et tous les commerces de détail situés dans des zones très touristiques, sont dans une crise très grave.

Vous estimez parfois que le petit commerce n'est pas traité avec équité...

Oui, parce que l'on constate toujours, par exemple, que lors des périodes où les magasins "non-essentiels" étaient fermés, mais les supermarchés ouverts grâce à leur activité de détail alimentaire, certains de ces supermarchés ont continué à laisser libre accès à leurs rayons de prêt-à-porter par exemple. Ce qui est normalement interdit, car il s'agit d'une concurrence parfaitement déloyale ! Nous l'avons fait constater, et Bercy nous dit être conscient du problème.

À quelle proportion de défaillances d'entreprises vous attendez-vous ?

Actuellement on en voit peu, car même si les aides sont insuffisantes, il y a un phénomène paradoxal : les sociétés qui étaient à bout de souffle avant la Covid, et qui en période normale auraient déposé le bilan, sont maintenues en vie artificiellement par le système d'aides publiques. Mais évidemment ça n'aura qu'un temps. Toute la question est de savoir comment on sortira de ce système lorsque la crise se terminera. Il ne faut surtout pas que ce soit brutal et que le gouvernement pense qu'il pourra arrêter de nous aider d'un coup sitôt que l'épidémie sera derrière nous.


Autre phénomène paradoxal : les grosses PME pourraient souffrir davantage que les petites, car dans toutes ces aides il y a des sommes maximales. Par conséquent, une petite entreprise arrivera à vivre ou survivre grâce aux aides, tandis qu'une grosse PME aurait besoin de davantage que les maximums légaux, en raison de sa taille. Vous déplorez aussi des lenteurs. Oui, car les décrets mettent parfois vraiment beaucoup trop longtemps pour paraître après que la décision politique a été prise.

Ceux de l'aide aux frais fixes, par exemple. À l'inverse, il faut que l'État se rende bien compte qu'il devra peut-être reporter les dates prévues pour le remboursement des PGE, les prêts garantis par l'État.

Qu'en est-il du cas particulier des bars et des restaurants ?

C'est vrai qu'il s'agit du secteur qui a subi les périodes de fermeture les plus sévères et les plus longues. Mais les aides sont tout de même assez conséquentes. Évidemment, c'est à la fin de la crise qu'il faudra faire le bilan, pour savoir effectivement combien ne s'en relèveront pas.

Quelles sont vos perspectives pour l'avenir ?

Nous sommes en train d'y travailler. Notamment grâce à un concept que nous sommes allés étudier au Canada - au Québec, précisément. Il existe là-bas un système de cogestion des centres-villes qui nous semble intéressant : dans chaque commune qui le souhaite, une société coopérative qui regroupe tous les acteurs privés et publics motivés au développement de l'activité. Donc aussi bien les commerçants que la municipalité, les professions libérales installées sur le secteur...

Ça va beaucoup plus loin que les actuelles associations de commerçants, qui ne peuvent pas faire davantage qu'organiser une quinzaine commerciale ou un marché de Noël. Ces coopératives peuvent par exemple, diriger la création de ventes par drive et les ventes numériques en général, participer au plan de circulation de la ville... bref, tout ce qui concerne l'organisation pratique du centre-ville.

Nous sommes en train d'implanter ce principe à Carmaux, Albi ou Montélimar. Nous espérons vraiment que les municipalités ne s'y opposeront pas, car, évidemment, il s'agit d'une cogestion, or nous avons parfois l'impression que certains maires n'aiment pas partager leur pouvoir... Mais il faut qu'ils comprennent que, par exemple, dans le cas si conflictuel des ouvertures trop nombreuses de supermarchés, que les commerçants de centre-ville accusent de siphonner l'activité, à la fin c'est toute la communauté qui y perd, lorsque les centres villes finissent par mourir...

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